Il fallait se rendre à l'évidence : il n'y avait plus rien à expulser.
Et pourtant elle se sentait effroyablement lourde. D'une rue à l'autre, elle traînait son corps fatigué le long des murs sales et des vitrines aux rideaux baissés. Terrassée par sa faute, elle était le coupable et la victime, le péché et le pécheur, le fardeau et celle qu'il accablait.
Elle atteint son appartement dans l'inconsience la plus totale.
Empêtrée dans une brume épaisse et compacte, elle le vit et l'entendit l'accueillir avec joie et empressement.
C'était une chose qui l'avait toujours stupéfaite, son bonheur de la voir apparaître dans l'encadrure de la porte, ave ses cheveux trop noirs, sa bouche trop rouge et sa jupe trop courte. Elle-même n'était jamais heureuse de se rencontrer. Son reflet dans le miroir, et encore plus son esprit qui la frappait au réveil, faisaient naître en elle une révulsion telle que le sommeil lui apparaissait comme la seule fuite à la hauteur de son accablement.
S'éveiller puis se rendormir. Fuir le jour pour s'éviter autant que possibe, et retrouver pendant quelques heures la précieuse inconscience.
Mais elle avait perdu le sommeil autant qu'elle s'était perdue, et ses nuits, qui auraient dû être le dernier refuge, devenaient ses pires instants, les instants durant lesquels sa chute lui apparaissait le plus nettement, et ses angoisses les plus tenaces. Il n'y avait alors plus qu'un seul choix : persister dans la lutte ou fuir l'affrontement. L'éreintement de son esprit lui faisaient opter chaque fois pour la seconde solution.Solution qui n'en était pas une : un soir après l'autre, ele avait appris à sélectionner les substances les plus efficaces qui , à défaut d'endormir son âme, plongeaient son enveloppe corporelle dans un coma artificiel dans lequel elle trouvait refuge, sourde et aveugle, imperméable aux attaques du monde, mais aussi et surtout très loin d'elle-même.
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Si ses forces le lui avaient permis, et lui aurait crié sans pudeur ni retenue :
"Endormez-moi ! Endormez-moi et laissez-moi plonger dans cette douce torpeur dans laquelle je trouverai enfin la paix ! Je ne veux plus avoir conscience des choses ! Je ne veux pas mettre les choses au point ! Laissez-moi m'endormir ne serait-ce qu'une seconde ; me retrouver à l'état de néant pendant un instant, c'est tout ce que je demande. M'échapper, échapper à toutes ces choses qui m'envahissent, à vous, à moi, au monde entier. Assomez-moi, tuez-moi s'il le faut, quoique vous ferez, ce sera un moindre mal, car rien, rien , absolument rien ne peut-être pire que cette affreuse conscience, cette conscience accablante, chaque jour plus envahissante, lancinante et douloureuse, comme le tic-tac d'une pendule dont les aiguilles tourneront toujours, comme ce coeur qui ne 'arrête jamais de battre. Et qui, sans relâche, me fait me sentir exister."
Mais il ne lui restait plus rien d'autre qu'elle-même, pas même cette force que lui conférait autrefois sa jeunesse. Plus rien d'autre qu'elle-même et c'était déjà bien plus qu'elle ne pouvait en supporter.
C'était une histoire de haine. Oui, c'était cela, une histoire de haine parfaite entre elle et elle-même, qui la déchirait en deux parties égales, dans un affrontement incessant qui la consumait à petit feu.

