Funambules.

Funambules.

























Monsieur M. avait peu d'expérience dans la destruction humaine. Jusqu'alors, il s'était contenté d'une demi-vie, sans passion ni grande douleur, qui ne lui demandait rien d'autre qu'une patience qui n'aurait pris fin qu'à sa mort. Jusqu'alors, le récit de son existence se résumait ainsi : poursuivre.
A présent, comme elle, exactement comme elle, il vivait sur un fil.


"Nous vivons sur un fil".

Il se souvenait avoir lu ces quelques mots, négligemment jetés contre les lignes d'un cahier ouvert, abandonné au milieu des draps blancs. Et maintenant cette phrase prenait tout son sens, maintenant il en saisissait toute l'importance : il vivait sur un fil qu'elle tenait à deux mains. Situation fragile, instable. Elle menait le jeu et y entrer était une question de vie ou de mort. Le moindre mouvement incontrôlé, le plus bref regard distrait, le plus petit tremblement fébrile et ce serait la chute. Sans appel.

Vide.

La question n'était pas de savoir si la chose en question arriverait, mais quand et comment elle aurait lieu.

# Posté le vendredi 15 février 2008 17:57

Modifié le vendredi 05 décembre 2008 19:14

Je suis morte un deux octobre. Mais c'est une histoire sans importance.

Je suis morte un deux octobre. Mais c'est une histoire sans importance.
Depuis toujours, Eve flottait dans l'existence, aquarium empli d'une eau fangeuse et stagnante, qui se vidait peu à peu, l'entraînant dans des abysses sombres et inconnues de tous.
Seule au milieu de la foule agitée, elle regardait évoluer des semblables avec lesquels elle n'avait rien de commun, au travers de la vitre sale de sa prison humide. A travers elle tout était gris, triste et répugnant, pellicule fine mais tenace qui la protégeait de toute lumière.
Pas un mouvement dans ce liquide verdâtre. Elle avait depuis longtemps abandonné la lutte, apprenant peu à peu à se tenir immobile sous la surface, laissant les algues sombres envahir chaque parcelle de son corps, et avec lesquelles elle vivait en autarcie, s'en nourrissant autant qu'elles se nourrissaient d'elle :




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elle ne savait plus très bien qui ici était le parasite.



(photo : MiyukiSixx sur deviant art)

# Posté le vendredi 15 février 2008 16:22

Modifié le vendredi 05 décembre 2008 19:15

Il n'y a pas de folies douces.

Il n'y a pas de folies douces.
Il avait perdu l'indépendance. Tout ce que des années d'âge adulte et une situation d'homme respectable avaient établi de stabilité dans son cerveau raisonnable avait été détruit.
Des mois déjà qu'il ne vivait plus que par elle : des mois déjà qu'il ne vivait plus tout à fait.

Et puis c'était arrivé. La chute et le choc. Et la petite chose qui s'était cassée là, tout au fond, cette chose à la fois essentielle et insignifiante qui s'était brisée, là, tout au fond, tout au fond de son c½ur.
Et la haine qui naissait. La haine qui grandissait chaque jour un peu plus, cette haine exactement proportionnelle à son amour, sentiment avide et grisant, qui le poussait à aller toujours plus loin dans la destruction intérieure.
Il n'était rien d'autre que le spectateur attentif de cette lente déchéance à laquelle elle s'adonnait avec toute la jouissance du monde, cette lente déchéance dont il s'imaginait avec délice être l'auteur. Oreilles grandes ouvertes, paupières écartelées, il s'enivrait de ce spectacle désolant qui comblait son manque d'amour par un déluge de haine. Assister à sa chute était devenu sa raison de vivre. Il ne cessait de la regarder s'approcher du bord du gouffre, toucher la mort du bout des doigts et la goûter du bout des lèvres. Et, chaque fois, il se répétait avec délice :



« Elle est perdue. Elle est perdue. »







Chaque, fois, il se répétait ces quelques mots, avec l'intime conviction qu'il y était pour quelque chose, et c'était comme si son désespoir à elle était son seul espoir à lui.
Alors, pour la première fois depuis une éternité, il se sentait reprendre le pouvoir. Les chaînes se brisaient, une à une, liberté par paliers qui le laissait, sans qu'il n'ose vraiment se l'avouer, dans le désarroi le plus total. Il se complaisait dans cette puissance illusoire. Jamais il n'avait eu tant besoin d'elle que pour la détester.


Des images se succédaient dans son esprit malade de manque, se heurtant dans un fracas assourdissant qui l'empêchait de penser : fantasmes de sexe et de violence, attraction-répulsion, absorption-expulsion. Confusion.

Jusqu'alors il n'avait vécu que pour elle. A présent il ne vivait plus que contre elle, tout contre elle.
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# Posté le samedi 26 janvier 2008 12:26

Modifié le vendredi 05 décembre 2008 19:15

...

"Je me tus et ce silence était sans doute tel qu'il y sentit un aveu. Il se pencha plus près de moi et murmura tout bas, mais sans émotion, sans aucune émotion ni colère :

"Est-ce une femme?... la mienne?... "

Je continuai de me taire, et il comprit. Un tremblement me parcouru le corps : maintenant, maintenant, maintenant il allait éclater, me tomber dessus, me battre, me châtier... et j'avais presque envie qu'il me fouettât, moi le voleur, moi le traître, qu'il me chassât à coups de pied, comme un chien galeux, de sa maison profanée. Mais, chose étrange... il resta complètement silencieux... et lorsqu'il murmura, pour lui-même, l'air songeur : "à vrai dire, j'aurais dû y penser..." il y avait presque du soulagement dans sa voix. Par deux fois il arpenta la pièce. Puis il s'arrêta devant moi et me dit d'un ton qui me parut presque méprisant :

"Et c'est cela... c'est cela que tu prends si au sérieux ? Ne t'a-t-elle pas dit qu'elle est libre de faire ce qui lui plaît, de prendre qui lui plaît, que je n'ai aucun droit sur elle... Aucun droit de lui défendre quelque chose, et je n'en ai pas non plus la moindre envie... Et pourquoi se serait-elle contrainte, pour l'amour de qui et précisément à ton égard... Tu es jeune, tu es limpide et beau... tu étais près de nous... comment ne t'aurait-elle pas aimé, toi... toi, beau et jeune comme tu es, comment ne t'aurait-elle pas aimé... Je..." Soudain sa voix se mit à trembler et il se pencha près de moi, si près que je sentis son souffle. De nouveau j'éprouvai le chaud enveloppement de ses regards, de nouveau cette étrange lumière, comme ... comme dans ces rares et singulières secondes qui se produisaient entre lui et moi.
Il s'approchait toujours d'avantage.


Et puis il murmura tout bas, à peine si ses lèvres remuèrent : "Je... t'aime, moi aussi.""



Stefan Zweig, La Confusion des sentiments.

# Posté le samedi 19 janvier 2008 21:06

Modifié le vendredi 05 décembre 2008 19:15

Amélie est belle. Amélie est intelligente. Amélie est gentille. Amélie est sensible. Amélie est forte. Amélie est un génie et j'aime Amélie.

Amélie est belle. Amélie est intelligente. Amélie est gentille. Amélie est sensible. Amélie est forte. Amélie est un génie et j'aime Amélie.
"Il y a la croissance et puis il y a la décrépitude ; entre les deux il n'y a rien. L'apogée, ça n'existe pas." (A.N.)

# Posté le vendredi 18 janvier 2008 14:35

Modifié le vendredi 05 décembre 2008 19:15